Chaque année, des millions de visiteurs lèvent les yeux vers les façades dorées de la Grand-Place sans savoir ce qu’elles racontent vraiment. Derrière ces pignons sculptés se cachent des boulangers, des bateliers, des tailleurs et des brasseurs, chacun ayant marqué sa maison d’un symbole propre à son métier. Certaines façades appartenaient à de riches marchands, d’autres à des corporations entières, et toutes ont dû être reconstruites après un épisode dramatique de l’histoire bruxelloise.
Un phénix renaît de ses cendres sur l’une d’elles, un compas surplombe un globe sur une autre, et une poupe de navire orne le pignon d’une troisième. Le tout se déploie sur une place classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, en plein cœur du Bruxelles historique. Nous vous proposons de parcourir les maisons de la Grand-Place les plus emblématiques, celle du Roy d’Espagne comprise, pour comprendre ce que ces pierres racontent. De quoi regarder la place avec un œil neuf lors de votre prochaine visite.
À qui appartenaient les maisons de la Grand-Place ?
La Grand-Place n’a jamais appartenu entièrement aux corporations de métiers. Certaines maisons revenaient à des gildes, ces associations professionnelles qui réunissaient les artisans d’un même secteur, tandis que d’autres appartenaient à des serments, des milices bourgeoises chargées de la défense de la ville, ou tout simplement à des particuliers fortunés. La maison du Roy d’Espagne relevait ainsi de la corporation des boulangers, tandis que la Maison de la Louve appartenait au Serment des Archers. À l’inverse, des demeures comme Le Heaume ou La Rose restaient des propriétés privées, sans lien avec un métier organisé.
Le visage actuel de la place doit énormément à un épisode tragique. En août 1695, l’artillerie de Louis XIV, sous les ordres du maréchal de Villeroy, bombarde Bruxelles pendant trois jours. L’incendie qui s’ensuit détruit la quasi-totalité des habitations qui bordent la place, à l’exception de la façade et de la tour de l’Hôtel de Ville, qui servait de repère aux artilleurs français. Des milliers de maisons brûlent dans toute la ville.
La reconstruction s’organise très vite, portée par un élan collectif remarquable. Une ordonnance du 24 avril 1697 encadre les travaux et impose une cohérence architecturale entre les différentes façades, ce qui explique l’harmonie que l’on perçoit encore aujourd’hui malgré la diversité des propriétaires. La plupart des maisons actuelles datent donc de cette reconstruction éclair de la fin du XVIIe siècle, dans un style baroque flamand mêlé d’influences italiennes.
Comment lire une façade de la Grand-Place
Face à tant de détails sculptés, on ne sait pas toujours où poser le regard en premier. Quelques repères simples suffisent pourtant à décoder l’essentiel d’une façade, même sans connaissance particulière en architecture. Voici les éléments à observer avant de passer à la maison suivante :
- L’enseigne : le nom qui a donné son identité à la maison, souvent représenté au-dessus de la porte ou sur le fronton, comme le renard doré du numéro 7.
- Le saint patron : chaque métier vénérait un protecteur, sculpté en hauteur, tel saint Gilles pour les graissiers ou saint Nicolas pour les merciers.
- Les outils du métier : compas, marteaux ou instruments spécifiques, gravés discrètement dans la pierre pour rappeler l’activité de la corporation propriétaire.
- Le chronogramme : une inscription latine dont certaines lettres, mises en majuscules, forment une date une fois additionnées selon leur valeur romaine.
- Les dorures : ajoutées surtout lors des restaurations du XIXe siècle, elles rehaussent les statues et les ornements les plus symboliques.
Ces indices permettent de repérer en quelques secondes à quel métier appartenait une maison, même quand son activité d’origine a disparu depuis longtemps.
Le côté ouest, six façades incontournables
En arrivant par la rue au Beurre, un alignement de six maisons occupe tout le côté ouest de la place. Chacune raconte une histoire différente, du boulanger du numéro 1 aux merciers du numéro 7.
Le Roy d’Espagne, la maison des boulangers
Au numéro 1, la maison du Roy d’Espagne appartenait à la puissante corporation des boulangers. Construite en 1696, elle a été entièrement reconstruite en 1901 et 1902 après une longue période de dégradation, et porte les bustes de saint Aubert, patron des boulangers, et de Charles II, roi d’Espagne qui a donné son nom à l’édifice. C’est aujourd’hui l’adresse de notre brasserie-restaurant, où l’histoire du bâtiment continue de se raconter en salle. Pour en savoir davantage sur les huit siècles qui séparent la première mention de cette maison de son visage actuel, la page L’histoire du Roy d’Espagne détaille cette aventure architecturale.
La Brouette et le Sac
Juste à côté, aux numéros 2 et 3, La Brouette appartenait à la corporation des graissiers, ces marchands qui vendaient œufs, volailles et beurre sur la place. Construite en pierre dès 1644, sa façade résiste en partie au bombardement de 1695 avant d’être reconstruite deux ans plus tard sous la direction de Jean Cosyn. Une statue de saint Gilles, patron des graissiers, veille toujours au sommet du pignon.
Au numéro 4, La Maison du Sac appartenait aux ébénistes et aux tonneliers, dont les outils ornent encore la façade. Seule la partie basse a survécu à l’incendie de 1695 ; l’architecte-ébéniste Antoine Pastorana reconstruit les étages supérieurs en 1697, avec un gâble richement sculpté. Un globe surmonté d’un compas domine l’ensemble, un clin d’œil discret au travail de précision du bois. La maison abrite aujourd’hui un espace consacré aux maîtres chocolatiers belges.
La Louve et son phénix
La Louve, au numéro 5, appartenait au Serment des Archers, l’une des milices chargées de la défense de la ville. Bâtie en 1690, sa façade est reconstruite dès 1696 avec une corniche horizontale surmontée d’un phénix renaissant de ses cendres, symbole choisi à dessein pour évoquer la renaissance de Bruxelles après le bombardement. Le relief au-dessus de la porte représente Romulus et Rémus allaités par une louve, écho direct au nom de la maison. Les dessins d’origine ont été rétablis à la fin du XIXe siècle par l’architecte de la ville Victor Jamaer.
Le Cornet, une poupe de navire au sommet
Le numéro 6, Le Cornet, était depuis le XVe siècle la maison de la corporation des bateliers. Reconstruite en 1697 par l’architecte Antoine Pastorana, elle se distingue par son pignon sculpté en forme de poupe de navire, une référence directe au métier de ses propriétaires. Les doyens des bateliers avaient confié l’ensemble de la sculpture de la façade au sculpteur Pierre van Dievoet, dont la signature revient sur plusieurs maisons de la place.
Le Renard, les merciers et les quatre continents
Dernière maison de cet alignement, Le Renard, au numéro 7, appartenait aux merciers, ces marchands qui vendaient toutes sortes de petites marchandises. Reconstruite en 1699, la façade porte des bas-reliefs représentant les quatre continents alors connus, une manière d’afficher l’ambition commerciale de la corporation. Saint Nicolas, patron des merciers, occupe le sommet de l’édifice, tandis qu’une enseigne dorée figurant un renard surmonte l’entrée.
Le Cygne et l’Arbre d’Or, bouchers et brasseurs
Sur le côté sud de la place, deux maisons se distinguent par leur histoire plus mouvementée. Au numéro 9, Le Cygne a d’abord servi d’auberge avant d’être reconstruit en 1698 pour le compte du financier Pierre Fariseau, qui y fait apposer son propre monogramme. La corporation des bouchers rachète la maison en 1720 et modifie la partie supérieure de la façade avec les revenus de la vente de laine.
Le Cygne doit aussi sa notoriété à un habitué inattendu. Karl Marx, alors installé à Bruxelles, y fête la nuit du 31 décembre 1847 au 1er janvier 1848 en compagnie d’associations ouvrières allemandes et démocrates. C’est également dans cette maison que se tient, en avril 1885, le congrès fondateur du Parti ouvrier belge. La légende voudrait que le Manifeste du parti communiste y ait été rédigé ; les archives ne confirment que la fréquentation du lieu, pas la rédaction du texte lui-même.
Juste à côté, au numéro 10, L’Arbre d’Or reste à ce jour la seule maison de la place encore liée à sa profession d’origine. Cette ancienne maison de la corporation des brasseurs abrite aujourd’hui le musée des Brasseurs, et une partie du bâtiment héberge toujours les activités de la Confédération des Brasseries de Belgique. Une statue équestre de Charles Alexandre de Lorraine, installée en 1752, domine la façade, sculptée notamment par Marc de Vos et Pierre van Dievoet. Une légende locale prête à l’architecte Guillaume de Bruyn une phrase restée célèbre au moment de la construction, rappelant aux brasseurs qu’ils travaillaient pour l’éternité. Pour prolonger la découverte de cette tradition brassicole, notre article sur l’histoire de la bière en Belgique et celui consacré à la manière dont elle est brassée reviennent sur huit siècles de savoir-faire.
La Maison des Ducs de Brabant, sept maisons derrière une seule façade
Sur le côté est de la place, une façade unique dissimule en réalité sept maisons indépendantes. Conçue vers 1697 et 1698 par l’architecte de la ville Guillaume de Bruyn, elle est modifiée en 1770 par Laurent-Benoît Dewez puis restaurée entre 1881 et 1890 par Victor Jamaer. L’ensemble tire son nom des dix-neuf bustes de ducs de Brabant qui ornent les pilastres du premier étage, détruits pendant la Révolution française et resculptés à la fin du XIXe siècle.
Chacune des sept maisons conserve pourtant son identité propre, avec son nom et parfois son métier associé. Voici les sept adresses qui composent cet ensemble monumental, du numéro 13 au numéro 19 :
- La Renommée : maison privée dont le fronton porte une statuette dorée représentant la Renommée, ajoutée en 1899.
- L’Ermitage : ancienne propriété de la ville, vendue en 1696 pour financer la reconstruction de l’Hôtel de Ville.
- La Fortune : ancienne maison de la corporation des tanneurs, également vendue par la ville en 1696.
- Le Moulin à Vent : maison des meuniers, reconnaissable au moulin gravé sur sa porte.
- Le Pot d’Étain : maison des charpentiers et des charrons, intégrée sous le même grand fronton cintré que sa voisine.
- La Colline : maison de la corporation des Quatre Couronnés, qui réunissait sculpteurs, maçons, tailleurs de pierre et ardoisiers.
- La Bourse : dernière des sept maisons, elle aussi vendue par la ville en 1696.
Cette architecture d’ensemble illustre bien la logique de la reconstruction post-1695 ; plutôt que de laisser chaque propriétaire bâtir isolément, la ville impose une façade commune qui donne à cette partie de la place des allures de palais.
La Chaloupe d’Or et le Pigeon, entre tailleurs et peintres
Deux maisons voisines, aux numéros 24 à 27, illustrent bien la diversité des métiers représentés sur la place. La Chaloupe d’Or, reconstruite en 1697 dans un style baroque classicisant, appartenait à la corporation des tailleurs. Saint Hommebon, patron des tailleurs, occupe le sommet de la façade, un choix logique pour une profession soucieuse de son saint protecteur.
Juste à côté, Le Pigeon appartenait depuis le XVe siècle à la corporation des peintres, avant que celle-ci ne revende le bâtiment en 1697 au tailleur de pierre et architecte Pierre Simon, probablement l’auteur de la façade actuelle. La maison doit une partie de sa renommée à un exilé célèbre. Victor Hugo y séjourne en 1852, durant son exil bruxellois qui suit le coup d’État de Napoléon III, avant de poursuivre sa route vers Jersey puis Guernesey.
Ces deux façades voisines rappellent que les corporations ne se limitaient pas aux métiers de bouche ou du bâtiment. Les tailleurs comme les peintres jouissaient d’un statut social suffisant pour se faire construire des maisons à la hauteur de leur place sur la Grand-Place.
Les maisons privées qui complètent le décor
Toutes les façades de la Grand-Place n’appartenaient pas à des corporations. Sur le côté nord, des maisons comme Le Heaume, Le Paon ou le duo formé par Le Petit Renard et Le Chêne restaient des propriétés privées, sans lien direct avec un métier organisé. Leurs façades plus sobres, reconstruites elles aussi après 1695, contrastent volontairement avec l’exubérance des maisons de corporations voisines.
Dans le même alignement, juste après L’Arbre d’Or, La Rose et Le Mont Thabor suivent la même logique, aux numéros 11 et 12. Ces demeures particulières complètent l’ensemble architectural sans jamais avoir accueilli d’assemblée de métier, preuve que la place a toujours mêlé pouvoir économique organisé et fortunes individuelles.
Nos conseils pour admirer les façades
Repérer tous ces détails demande un peu de méthode, surtout quand la place est prise d’assaut par les visiteurs en pleine journée. Quelques ajustements simples suffisent pourtant à profiter pleinement du spectacle des façades.
- Privilégiez la fin d’après-midi : la lumière rasante fait ressortir le relief des sculptures et des dorures, surtout sur les façades orientées à l’ouest.
- Reculez-vous jusqu’au centre de la place : les détails situés en hauteur, comme les statues et les frontons, se distinguent mieux à bonne distance.
- Faites le tour dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, à partir de la rue au Beurre : cet ordre suit la logique de numérotation des maisons.
- Prévoyez des jumelles ou un zoom : certains bas-reliefs, notamment ceux du Renard ou de l’Arbre d’Or, restent difficiles à lire à l’œil nu.
Enfin, si votre passage coïncide avec le tapis de fleurs, installé une année sur deux à la mi-août, la place offre une occasion supplémentaire d’admirer les façades sous un angle différent.
Conclusion
La Grand-Place ne se résume pas à une carte postale dorée. Chaque façade raconte l’histoire d’un métier, d’une famille ou d’un épisode précis de la reconstruction qui a suivi le bombardement de 1695. Boulangers, bateliers, tailleurs ou brasseurs ont tous laissé une trace lisible pour qui prend le temps de lever les yeux.
Cette lecture attentive change la manière de traverser la place. Un simple passage entre deux visites devient l’occasion de repérer un phénix, un compas ou une poupe de navire sculptée dans la pierre, autant de détails qui échappent à qui presse le pas.
Le Roy d’Espagne occupe justement l’une de ces façades chargées d’histoire, au numéro 1 de la place. Nous vous accueillons volontiers pour prolonger la visite autour d’un plat ou d’une bière belge, à quelques mètres seulement des façades que vous venez de découvrir.
FAQ
- Combien de maisons bordent la Grand-Place de Bruxelles ?
- Les numéros vont de 1 à 39. Certains bâtiments, comme la Maison des Ducs de Brabant, regroupent plusieurs adresses derrière une seule façade, si bien qu’on considère généralement qu’une quarantaine de maisons entourent la place, entre l’Hôtel de Ville et la Maison du Roi.
- Peut-on visiter l’intérieur des maisons de la Grand-Place ?
- Certaines maisons se visitent, comme le musée des Brasseurs installé dans L’Arbre d’Or ou le musée de la Ville de Bruxelles dans la Maison du Roi. La plupart des autres façades abritent aujourd’hui des commerces, des restaurants ou des appartements privés.
- Pourquoi les façades de la Grand-Place sont-elles couvertes d’or ?
- Les dorures actuelles datent en grande partie des restaurations menées à la fin du XIXe siècle, sous l’impulsion de la ville de Bruxelles. Elles rehaussent les statues, les enseignes et certains éléments sculptés pour leur redonner l’éclat qu’ils avaient pu perdre au fil des siècles.
- Depuis quand la Grand-Place est-elle classée au patrimoine mondial de l’UNESCO ?
- La Grand-Place a rejoint la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1998, en reconnaissance de la richesse et de la cohérence architecturale de son ensemble baroque.
- Que sont devenues les corporations de métiers aujourd’hui ?
- Les corporations ont progressivement disparu avec la Révolution française, qui a aboli les corps de métiers dans les territoires sous contrôle français. Leurs maisons ont ensuite changé plusieurs fois de propriétaire, mais conservent presque toutes le nom et les symboles du métier qui les a fait construire.
Photos de l’article : Pierre Fera
















